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Récit fictionnel #3

Quand Adélaïde entra dans la pièce, elle s’aperçut que tout était sens dessus dessous. L’imprimerie avait été vandalisée avec méthode. Elle se tourna vers la casse et constata que seuls les bas-de-casse étaient éparpillés au sol. L’intrus semblait avoir cherché une cache secrète. Elle fouilla quelques instants mais ne trouva rien. Sur le bureau elle vit qu’un leporello avait entièrement été déployé, certains passages du texte et quelques illustrations avaient été découpés. L’ouvrage vandalisé n’était pas n’importe lequel, un tirage de tête ni plus ni moins. Qui avait pu faire une telle chose ? Adélaïde n’en avait aucune idée, pourtant quelque chose la perturbait. Quelques jours auparavant, elle s’était rendue à une exposition et un inconnu l’avait questionnée sur les livres dont elle s’occupait. Étrangement, il l’avait interrogée sur celui qui se trouvait sur la table, qu’elle avait déniché chez un collectionneur. Elle se détourna pour inspecter la bibliothèque et constata que toutes les reliures en dos carré collé manquaient. Pourquoi seulement ces livres-là ? Elle les sonda un à un et remarqua que sur le dos d’un des livres y était incrustée une forme de clef. Elle sortit le livre de son emplacement pour inspecter la belle page mais elle avait été arrachée. Son dernier espoir résidait en la quatrième de couverture. Malheureusement celle-ci manquait aussi. Elle feuilleta le livre ; il était écrit dans une langue incompréhensible. Il avait dû être laissé ici par l’ancien propriétaire. Il y avait sûrement un lien entre ce livre et le leporello, Adélaïde devait connaître lequel.

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Récit fictionnel #2

C’était un amour en bas de casse, elle le voulait discret, minuscule, invisible. Elle n’avait appris à aimer jusque-là qu’à travers les pages des livres. Lui ne lisait jamais. Il n’avait pas le temps. Il était Don Juan, aimait dérouler la liste de ses conquêtes sur un leporello invisible, dans des logorrhées prétentieuses. Il voulait être aimé, elle voulait l’aimer. Elle aimait rire et elle aimait lire. Mais il savait si bien la faire pleurer.

Lorsque cette histoire d’amour en accordéon se termina, la douleur fut immense pour elle. Elle n’avait jamais autant souffert, mais elle savait aussi qu’elle n’avait jamais vécu quelque chose d’aussi marquant et qu’il faut s’être cogné à la vie pour pouvoir ensuite écrire. C’est ainsi qu’elle pût, deux ans plus tard, publier son premier roman. Ce fut pour elle une aventure irréelle et ce n’est qu’une fois en possession du tirage de tête qu’elle prit conscience de cette réalité. Toute sa souffrance purgée et regroupée dans ces pages, comprimée dans ce dos carré collé. Alors maintenant, ce livre, elle l’ouvre. Elle veut se mettre à la place du lecteur, d’une personne quelconque, qui ne pourrait souffrir de cette histoire que par procuration. Elle l’ouvre. Sur la belle page, les premiers mots du chapitre la replongent dans cette douleur qu’elle pensait éteinte.
Cela fait plusieurs mois que le roman est en rayon et que la douleur a disparu. Elle s’est effacée petit à petit, s’est atténuée au fil des pages et la quatrième de couverture l’a définitivement étouffée.

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Récit fictionnel #1

Un coup de feu réveilla les habitants de Lev. Comme rien ne vaut plus qu’un bon potin, l’ensemble du voisinage se rassembla autour de la petite maison de ces étranges femmes. Personne ne savait d’où elles venaient. Pour les esprits si peu stimulés des habitants il n’en fallait pas plus pour les imaginer tout droit sorties d’un asile. Au fait de cette bien mauvaise réputation, le commissaire s’élança dans la maison. La plus jeune des deux l’accueillit, l’autre étendue au sol baignait dans son sang. La maison semblait trop petite pour contenir autant de choses. Des livres, du papier, des manuscrits, étaient dispersés sur le sol. Aux murs étaient accrochés des feuilles couvertes de bas-de-casse. Le commissaire souleva une sorte de livre en accordéon :

« C’est un leporello, expliqua la jeune femme. C’est un exemplaire du tirage de tête.

– Étiez-vous en conflit avec votre associée ?

– Seulement sur des questions de mise en page, notre dernière dispute portait sur un futur projet ; elle voulait un dos collé carré et je trouvais que cela rendait l’œuvre trop banale, répondit-elle les larmes aux yeux.

– Pour qui travaillez-vous ?

– Pour Belle page, une entreprise qui travaille pour les éditeurs, on réalise le packaging des œuvres.

– Et sur quoi travaillait-elle en ce moment ?

– Elle finissait une quatrième de couverture, celle-ci, dit-elle en montrant une feuille cartonnée. »

Il prit dans ses mains la feuille, il remarqua alors les corrections qu’avait apportées la victime. Les petites lettres en rouge étaient à peine lisibles mais il réussit à déchiffrer une phrase : Le suicide est le dernier acte par lequel un homme puisse montrer qu’il a dominé sa vie.