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Récit fictionnel #6

Le pas lourd, j’agite la fange. J’enjambe, je trébuche, je tombe presque. Chacun de mes pas a le poids de mille hommes. Mon esprit se promène sur les épaves flasques qui effleurent la surface. Je revois la lave couler sa rougeur le long de mon corps, de ma bouche. J’entends encore leur détresse agonisante. Je titube à grand peine dans la marre visqueuse. L’étendue carmin caresse mes mollets, lèche mes genoux, cuirassant mes jambes de plaques séchées. Les rides de l’onde se brisent pour me fuir. Me traînant dans ces eaux écarlates, cet agressif Pacifique où le fer a remplacé le sel, me revient l’image de mon âme que j’empoigne pour pénétrer leurs secrets, les ouvrir béatement, faire entrer la lumière. Je les vois se répandre entre mes doigts, s’abandonner en se tortillant. Leur odeur de charogne m’étourdit. La lumière m’observe toujours. Elle garde son regard cyclopéen braqué sur le scaphandre vide de ma carcasse. Une voix parle. Elle crie, elle exprime ma douleur. Elle décroche ma mâchoire, arrache ma gorge nouée de sanglots. Mes mains se tendent vers elle en vaine tentative de communion. La lumière répond. Son cri strident recouvre la voix. La lumière se déchire en flammes blanches. C’est un spectacle flamboyant, si flamboyant qu’il voile mes yeux. Je porte mes doigts à ces yeux éteints. Mes jambes se dérobent, mes articulations se disloquent. J’échoue à garder mon souffle avant que ma bouche ne s’emplisse du goût âcre de ceux que j’ai vaincus. Leur vengeance s’engouffre en moi. Il n’y a nulle grève où me raccrocher, mes genoux s’écorchent sur les coquillages blanchâtres de leurs os brisés. La lumière est partie. Mes yeux aveugles ne me voient pas sombrer. Et j’ai sur la langue ce goût d’océan.

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