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Récit fictionnel #16

Nous ne pouvons pas complètement prendre en main notre destin. Il va de soi que les autres ont décidé de m’offrir une nouvelle vie, mais surtout de me couper de mes racines. Pour y arriver, il a fallu conserver le meilleur de mon être et jeter le reste. Ils ont voulu garder de mon exotisme uniquement ce qui pouvait leur être utile. Ce n’est sûrement pas ce que Déméter aurait souhaité. Seulement, ils ont tourné le dos au culte antique de la nature. Et pourtant, nous demeurons un pôle attractif pour combler leur désir matériel. 

Le plus douloureux a également été le plus beau. Je me portais comme un charme sans pour autant avoir conscience de la pureté qui m’entourait. Mon environnement comportait une intensité chromatique de vert qui m’emplissait d’une synesthésie qu’aujourd’hui je n’ai pas perdue.  

J’ai été dépouillé de mon caractère. Ma rudesse, mon aspect brut étaient pour eux un défaut qu’il était nécessaire de faire disparaître. Et quand j’aperçois mon vernis, j’essaie de l’associer aux teintes que les rayons du soleil pouvaient avoir sur mon enveloppe quand ils arrivaient à dépasser les barrières végétales.  

Le jour n’existe plus. J’alterne entre cette minuscule boîte à l’intérieur de velours et les grandes salles éclairées aux projecteurs. Certes, ils nous laissent nous exprimer. J’agis en communion avec mes frères de partitions musicales dont l’épaisseur est un gage de qualité similaire aux tirages de tête. Je sens les doigts du hautboïste s’enfoncer dans mon cadavre et atteindre mon âme. J’ai beau crier de toutes mes forces, la mélodie que je produis est trop belle pour les arrêter car, comme on dit, c’est au fruit qu’on connaît l’arbre.

Venetia

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Récit fictionnel #15

L’amour de Tintin

Oscar venait d’achever à nouveau la lecture du Lotus bleu, un des albums de son enfance qu’il aimait rouvrir en temps de grave crise existentielle, ou tout simplement lorsque sa psyché tourmentée l’indisposait. Les aventures du reporter avaient toujours nourri des fantasmes chez ce jeune homme pas vraiment encore sorti de l’adolescence, et tout ce qu’il avait entrepris depuis des années avait le dessein dissimulé de le rapprocher des pays d’Orient visités par le héros de Hergé.

A douze ans, persuadé qu’il lui fallait avant toute entreprise adopter un compagnon de voyage, il avait insisté auprès de ses parents pour qu’ils aient un chien. C’était la première fois de sa vie qu’il faisait preuve d’obstination, et sa mère, peu habituée à des caprices de sa part, avait fini par céder face à l’insistant regard bleu pétrole de son fils.

Au lycée, il s’était pris de passion pour la géographie lorsqu’il avait réalisé que cette discipline pouvait étendre son monde jusqu’à ceux de Tintin. Et qu’un simple manuel lui déployait l’intégralité du planisphère – quand bien même la plupart des destinations auxquelles il rêvait ne figuraient pas dans le programme scolaire. Ainsi, cet engouement lui avait fait gravir les hauteurs des pyramides et pénétrer les profondeurs de l’Amazonie, marcher sur les scories de volcans et nager dans les littoraux équatoriaux colonisés par les madrépores et autres coraux exotiques, le tout sans quitter sa chambre. Mais, depuis qu’il était à l’université, des désirs plus profonds l’avaient saisi et, les images ne suffisant plus à calmer ses ardeurs, il commençait à faire des projets de voyage. Cette perspective le mettait dans un état de transe.

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Récit fictionnel #14

Ayodhya, été 1971. Lys s’y était rendue avant de rentrer en France. Cette halte en Inde le soir de la fête des lumières clôturait son séjour en Orient. Les gens célébraient le retour d’un dieu en allumant de petites lampes à pétrole ; des flammes brillaient partout où elle posait les yeux. Toutes ces lueurs lui rappelaient autant de rencontres faites ici.

Six mois plus tôt, Lys rejoignait l’archipel indonésien pour y apprendre la danse balinaise. Elle avait été formée auprès d’un grand maître qui, un jour, lui présenta le masque qu’il avait porté lors d’un rituel hindouiste. Lys osa alors lui demander s’il avait déjà connu l’état de transe. « La réponse m’appartient », répondit-il. Face au regard confus de son élève, le maître reprit avec bienveillance : « Cette question ne se pose pas, sache-le. »

Ils étaient allés ensemble à Denpasar assister à une représentation. Jamais Lys n’avait été tant éblouie par la beauté d’une danseuse. On eût dit une déesse grecque. Même Psyché n’atteignait pas sa cheville ornée d’un bracelet en argent. Ses mouvements étaient d’une fluidité telle qu’elle ondulait jusqu’au bout de ses doigts sans accroc ni hésitation. Sans scorie, auraient dit ses anciens professeurs de théâtre.

C’est aussi là-bas qu’elle avait sympathisé avec un couple de biologistes anglais experts en végétation aquatique. « Ce voyage est l’occasion d’étudier de nouvelles espèces, notre littoral n’est pas bien riche en madrépores ! » Lys avait mis près d’un mois à trouver la traduction de ce mot, pour découvrir qu’il s’agissait en fait d’un corail !

Mais pour l’heure, elle préféra laisser ces pensées de côté afin de profiter pleinement de l’atmosphère chaleureuse de sa soirée.

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Récit fictionnel #13

« C’est toujours le même problème, avec lui ! » pensa-t-elle en feuilletant le manuscrit que l’éditeur venait de retourner au couple. La jeune femme jugeait mal choisis les bas de casse fantaisie de la première de couverture de son mari. Illustratrice, elle avait l’habitude des beaux livres et estimait cette erreur rédhibitoire.

Elle savait que l’affront qu’elle préparait constituerait l’objet d’une nouvelle dispute, mais c’était plus fort qu’elle. Où était d’ailleurs passée l’idée du leporello qu’ils avaient évoquée ? (Bien sûr, elle seule l’avait évoquée car, pour son quatrième roman, Marc voulait seulement un tirage de tête, quelque chose de plus original pour ses fans les plus dévoués).

Servane avait un goût pour les disputes très affirmé, mais le calme de Marc mettait de l’équilibre dans leur couple. Depuis toujours, le but de la jeune femme était d’illustrer pour son mari, qui y émettait une certaine réserve : les idées de Servane lui semblaient diamétralement opposées à sa ligne romanesque. Elle lui parla alors du dos carré collé du manuscrit, qui lui semblait bien commun pour un artiste de l’ampleur de son mari. « L’art et la manière de placer un compliment dans un désaccord… » songea Marc.

Usé de ce redondant sujet de discorde, il ne prit pas la peine de relever, se contentant de clore le monologue de sa femme en chuchotant : « Je voudrais une belle page originale pour mon prochain roman. Tu auras carte blanche et, si ce que tu fais me plaît, je te laisserai illustrer la quatrième de couverture. » Ainsi, la dispute pris fin et après des années de bataille, Servane pourrait enfin travailler avec son mari.

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Récit fictionnel #12

Silence

Mes doigts restèrent suspendus au-dessus des touches d’ivoire. Sur la partition, un silence, tracé maladroitement à l’encre noire, sur le fond blanc de la portée. C’était mon passage préféré, ce silence. C’était comme jeter l’ancre seul au milieu du Pacifique.

Je faisais attendre la prochaine note, me délectant de la sentir là, dans mes veines, au bout de mon index, prête à surgir, à rugir, à mourir sur le clavier. Fortissimo, s’envoler au-dessus du public, s’envoler jusqu’aux lustres flamboyants du plafond de l’opéra.

Un temps, seulement, sur le papier muet. Pour toute l’assistance, une absence de musique, comme un souffle que l’on retient. Ce silence, pourtant, c’est l’âme du morceau. C’est l’air qui emplit le scaphandre de l’explorateur, le préservant des abysses. C’est l’invisible fil d’Ariane qui me guide dans ce labyrinthe de son qu’il m’est interdit d’entendre.

Les notes s’étonnèrent de ne pas frapper les cordes, de ne pas couler le long des fils de cuivre, de ne pas illuminer le geai du piano. C’était comme si le cœur battant des tambours était en grève, comme si un volcan s’était éteint, laissant les coulées de lave perdre toute vie et s’immobiliser dans l’instant des crépitements.

Silence. Encore, encore un instant de silence avant la prochaine note, avant le prochain vide, avant de sombrer dans un délicat ballet de mains et de pieds, au rythme de la baguette, au rythme de l’encre noire sur le papier blanc.

J’aurais voulu fermer les yeux pour apprécier ce moment. Je ne pouvais pas, je n’aurais pas vu l’injonction de la baguette, se dressant, menaçante, prête à ordonner la prochaine note d’un bref soubresaut.

Encore un instant de silence, le seul bruit du sourd.